Face à la dégradation rapide du climat et des écosystèmes, une équipe internationale de scientifiques a voulu proposer un outil permettant de rendre visible notre impact sur le système Terre et d’alerter sur le dépassement des capacités terrestres, qui pourrait mettre l’humanité en danger.

Sous l’égide du Stockholm Resilience Center, ils ont identifié les 9 équilibres naturels dont dépend notre vie sur Terre. Pour chacun d’entre eux, ils ont déterminé les limites, ou plutôt les frontières planétaires (« planetary boundaries ») : des seuils à ne pas dépasser si l’on souhaite maintenir l’état du système Terre tel que l’humanité le connait depuis le début de l’Holocène, une période géologique qui a débuté il y a 11 700 ans. Celle-ci se caractérise par des températures clémentes mais surtout très stables, contrairement à celles de l’ère glaciaire précédente, ce qui s’accompagne d’un équilibre des écosystèmes et des grands cycles comme celui de l’eau.

C’est cette stabilité qui a permis à l’humanité de développer l’agriculture, de se sédentariser et de bâtir les sociétés humaines telles que nous les connaissons. Grâce à ces conditions favorables, la population mondiale est passée de 4 millions d’humains sur Terre – soit la moitié de la population de Londres – à plus de 8 milliards aujourd’hui.

Evolution de l’humanité sur Terre : taille de la population humaine et température mondiale de 500 000 ans avant JC jusqu’en 2100. Stockholm resilience center, Planetary Health check 2023.

Franchir les frontières planétaires signifie sortir progressivement de l’Holocène, quitter cette état du système Terre dont nous dépendons pour produire notre alimentation, avoir accès à l’eau potable, à des sols fertiles, à un air pur. C’est remettre en cause l’habitabilité de notre planète pour nous et l’ensemble du vivant. Si nous n’agissons pas rapidement, un dépassement trop important pourrait faire basculer notre planète dans un nouvel état irréversible, celui d’une planète au climat beaucoup plus chaud (« hothouse earth »). La biosphère serait alors complètement remodelée, avec des impacts potentiellement catastrophiques pour l’humanité et les espèces existantes qui ne sont pas adaptées à cet état du système Terre.


Sept de ces neuf limites ont déjà été franchies. Le changement climatique n’est que l’une d’entre elles, et d’autres sont bien plus dépassées comme l’effondrement de la biodiversité ou la pollution chimique. Et la situation s’aggrave d’année en année.

Sur le tableau de bord planétaire, presque tous les voyants sont désormais passés au rouge. Or non seulement la stabilité de chacun de ces équilibres naturels est indispensable à notre survie, mais ils sont reliés entre eux par des boucles de rétroaction. Par exemple, le changement climatique provoque le dépérissement de la biodiversité. Or cette dernière étant un puit de carbone, sa disparition accélère en retour le changement climatique. Autrement dit, le dépassement d’une limite planétaire entraine le dépassement des autres, déclenchant un effet domino.

Evolution de l’évaluation des limites planétaires au fil des publication du Stockholm resilience center.

Pour certaines limites planétaires comme le climat ou la biodiversité, il existe des points de bascule : des seuils irréversibles provoquant un effet d’emballement. Seize ont été identifiés, comme la fonte de certaines calotte polaires, la disparition d’une partie de la forêt amazonienne ou l’effondrement de la principale circulation océanique de l’Atlantique, qui pourrait provoquer des hivers polaires en Europe. Plus les dépassements sont importants, plus nous risquons de passer ces points de bascule. L’un d’eux aurait d’ailleurs déjà été franchi : celui du dépérissement des coraux d’eau chaude.

Seize points de bascule ont été identifiés par les chercheurs, qui selon les cas pourraient être franchis à partir de 1,5°C, 2°C ou 4°C de réchauffement. © Globaia for the Earth Commission, PIK, SRC, Université d’Exeter

« Nous fonçons droit vers le chaos climatique » alertait le rapport annuel sur l’état du climat publié en 2025. En effet, nous ne sommes pas sur la bonne trajectoire pour tenir l’objectif de l’Accord de Paris, qui vise à rester sous 2°C de réchauffement depuis le début de l’ère industrielle, et à tendre vers +1,5°C. En effet, les 1,5 degrés de réchauffement seront atteints dès le début de la décennie 2030. Les conséquences du dérèglement climatique sont déjà visibles et s’accélèrent : canicules, sécheresses, mégafeux, inondations… Les fortes chaleurs à elles seules provoquent déjà un demi-million de morts chaque année.

Le saviez-vous ? Cette limite planétaire est bien plus dépassée que celle du changement climatique. Selon les scientifiques, nous sommes probablement entrés dans la 6ème extinction de masse. Et celle-ci serait cent à mille fois plus rapide que celle qui a vu disparaître les dinosaures. La biodiversité s’effondre à une vitesse jamais vue : en 50 ans, nous avons perdu près des trois quarts des animaux sauvages vertébrés sur la planète, et un million d’espèces pourraient disparaitre. En Europe, les populations d’insecte ont reculé de 80% en seulement 30 ans. Or nous dépendons de la biodiversité, que ce soit pour l’accès à des ressources indispensables comme le bois, le coton ou le caoutchouc, ou pour notre alimentation. En effet, la biodiversité assure la fertilité des sols et la pollinisation de la quasi-totalité de nos fruits et légumes.

Notre air, notre eau et notre nourriture sont désormais pollués, provoquant la hausse des cancers et des maladies environnementales. Pesticides, PFAS, plastiques, perturbateurs endocriniens… Il existe environ 350 000 produits chimiques sur le marché mondial. Or malgré leur danger potentiel, leur toxicité est très peu évaluée. Et les évaluations existantes ne prennent pas en compte l’effet cocktail, c’est à dire la capacité de ces composés à réagir ensemble pour renforcer leurs effets nocifs ou en produire de nouveaux. La rapide augmentation du nombre de produits chimiques mises sur le marché, et les volumes produit et déversés dans la nature, dépassent de loin la capacité mondiale d’évaluation et de surveillance. Voilà pourquoi les chercheurs considèrent que cette frontière planétaire est largement dépassée (bien plus que le climat).

Le cycle de l’eau tel que vous l’avez appris à l’école n’existe déjà plus. Il est perturbé par le changement climatique, qui a pour conséquence une répartition différente des masses d’eau : trop d’eau à certains moments et à certains endroits (inondations), et pas suffisamment à d’autres (sécheresses). Ces effets sont accélérés par la bétonisation et la dégradation des sols, ainsi que par le recul de la biodiversité. Un autre facteur majeur de dégradation du cycle de l’eau est notre surconsommation. Toutes les activités humaines en utilisent (agriculture, économie, extraction minière, production d’énergie…). Et comme ces dernières ne cessent d’augmenter du fait de la croissance, la consommation d’eau progresse deux fois plus vite que la population mondiale. Résultat, selon l’OCDE la demande en eau devrait dépasser l’offre de 40% dès la décennie 2030.

On s’intéresse ici à la destruction des espaces naturels au profit des activités humaines (agriculture, infrastructures…). Les chercheurs se sont concentrés sur la déforestation, car la forêt est l’écosystème qui a le plus d’impact sur les autres limites planétaires. Sa surface a reculé de 40% depuis le début de l’holocène. On observe un ralentissement de la déforestation depuis les années 80, mais la forêt tropicale continue d’être amputée chaque année d’une surface équivalente à celle de la Suisse ou des Pays-Bas. Les forêts de l’hémisphère nord quant à elle, massivement coupées jusqu’au 19ème siècle, ont déjà perdu 70% de leur superficie. Pourtant, les espaces naturels sont nos meilleurs alliés pour préserver le climat, la biodiversité et le cycle de l’eau.

Tout comme le carbone, l’azote et le phosphore suivent de grands cycles biogéochimiques qui régulent le système Terre. Et ces derniers sont profondément déréglés par l’agriculture intensive, en particulier l’usage excessif d’engrais azotés et phosphatés. La présence en surplus de ces composés dans les milieux aquatiques provoque un phénomène d’eutrophisation : ils dopent la prolifération des algues, comme les fameuses algues vertes. En se décomposant, elles consomment une grande quantité d’oxygène, ce qui peut provoquer une asphyxie des milieux aquatiques. Ces eaux se déversent ensuite dans la mer, créant plusieurs centaines de zones mortes qui couvrent déjà plusieurs millions de kilomètres carrés. Depuis 1970,  le nombre de zone morte a quadruplé. Et il n’est pas exclu qu’une aggravation de ce phénomène sur un temps long puisse conduire à un événement anoxique océanique (EAO), c’est à dire baisse généralisée de la concentration en oxygène dans les océans. De tels événements se sont déjà produits lors de l’histoire de la Terre, et ils ont provoqué un effondrement de la vie dans les océans.

L’océan est l’un de nos meilleurs alliés pour lutter contre le changement climatique. En effet, c’est un puit de carbone qui absorbe environ 1/4 de nos émissions de CO2. Mais cela a pour conséquence de modifier ses propriétés chimiques en le rendant plus acide. Depuis le début de l’ère industrielle, son acidité a augmenté de 30%. Et au rythme actuel, l’acidité des océans pourrait plus que doubler d’ici à 2050. Ce phénomène est irréversible sur plusieurs centaines d’années. Or plus l’eau est acide, plus il est difficile pour les espèces marine de synthétiser leur coquille ou leur squelette calcaire, car ce dernier est dissous en milieu acide. Ce phénomène touche les coraux, les crustacés, les mollusques à coquille (huitres, moules…) mais aussi sur une partie du plancton, qui est à la base de la chaine alimentaire marine. Autre problème : après la mort de ces organismes, leurs squelettes et coquilles tombent au fond de l’océan et pour une grande partie sédimentent, ce qui piège le carbone pendant des millions d’années. Cette pompe à carbone risque aussi d’être réduite. Dans l’histoire de notre planète, le réchauffement des eaux couplé à leur acidification et à leur désoxygénation a systématiquement mené à une extinction de masse dans les océans.


Cette limite planétaire a failli être dépassée à la fin des années 90. Mais grâce à la mobilisation internationale, la signature du traité de Montréal en 1987 a banni l’usage des CFC, ces gaz réfrigérants chlorés qui la dégradaient. Désormais cette fine couche stratosphérique qui nous protège des rayons nocifs du soleil se rebouche progressivement, et devrait retrouver son état initial au milieu du 21ème siècle. Cependant un autre gaz présente un risque pour la couche d’ozone, dans une moindre mesure : c’est le protoxyde d’azote issu des engrais azotés utilisés en agriculture intensive, et dont la concentration augmente.

On les connait aussi sous le nom de « particules fines ». Ce sont des particules solides ou liquides si petites qu’elles peuvent rester en suspension d’en l’air. La quantité d’aérosol dans l’atmosphère a doublé depuis le début de l’ère préindustrielle. On connait bien désormais leurs graves effets sur la santé, mais leur concentration préoccupe aussi les chercheurs pour leurs impacts sur d’autres limites planétaires comme le climat (effet refroidissant) et le cycle de l’eau (modification des nuages et des zones de précipitations). Leur concentration est en baisse dans les pays occidentaux grâce à des politiques publiques mises en place, mais elle dépasse largement la limite dans certaines régions comme l’Asie du Sud-Est, dont les usines qui produisent pour le monde entier tournent souvent au charbon.


Sans un sol fertiles, pas de vie sur les continents. Pas de plantes, d’arbres, d’insectes, d’oiseaux ni de mammifères. Aucune de ces formes de vie ne pourrait exister. La terre nourrit aussi la vie marine : emportée par l’érosion vers les rivières et les océans, elle y déverse nutriments et sels minéraux. Voilà pourquoi la plupart des poissons vivent dans les zones côtières. Autrement dit, toute notre alimentation provient des sols, d’une manière ou d’une autre.

Or nous sommes en train de les dégrader à une vitesse sans précédent, alors qu’il faut plusieurs centaines d’années pour en reconstituer à peine un centimètre d’épaisseur. Nous sommes en train d’épuiser une ressource vitale et non renouvelable à l’échelle humaine.

Plus de 75% des terres émergées libres de glace sont dégradées, et 90% pourraient l’être d’ici 2050 si nous continuons sur la même trajectoire. On estime qu’au cours des 40 dernières années, près d’un tiers des terres arables, soit l’équivalent d’une surface capable de nourrir l’Europe, est devenu non cultivable. Et l’on perd chaque année l’équivalent de la surface du Portugal par l’érosion des sols. Cela est principalement dû aux pratiques de l’agriculture intensive (labour profond, pesticides, irrigation…) et au surpâturage causé par l’élevage intensif.

La dégradation des sols possède les mêmes caractéristiques que les 9 autres limites planétaires : elle est principalement causée par l’activité humaine, a le potentiel de provoquer de graves changements environnementaux et présente un lien fort avec les autres frontières planétaires. C’est un maillon essentiel du système Terre. Voilà pourquoi certains chercheurs recommandent qu’elle devienne la 10ème frontière planétaire.


Vous pensez peut-être que grâce à la révolution numérique, nous vivons dans un monde de plus en plus dématérialisé ? Rien n’est plus faux. En réalité, nous n’avons jamais consommé autant de ressources qu’aujourd’hui : notre consommation a triplé au cours des 50 dernières années, et elle continue d’augmenter deux fois plus vite que la population mondiale. 80% de ces ressources sont non renouvelables comme les énergies fossiles, le sable ou les métaux. Elles sont indispensables pour la construction d’infrastructure, les transports, le numérique ou la décarbonation de notre énergie. Et par définition, elles s’épuisent d’autant plus vite que nous en consommons toujours plus.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, nous n’avons pas identifié assez de ressources en cuivre, en lithium et en cobalt pour subvenir à nos besoins d’ici les décennies 2030 à 2040. Le pic d’extraction du pétrole conventionnel a été atteint en 2008 d’après la même agence. Et si l’exploitation du pétrole de schiste et des sables bitumineux ont jusqu’ici permis de compenser, ils vont aussi atteindre leur pic. Selon les données analysées par le Shift projet, le pic global de pétrole pourrait être atteint au cours des décennies 2030 ou 2040. Quant au sable, c’est la ressource naturelle la plus exploitée au monde après l’eau car il sert notamment à fabriquer du béton. Et nous en consommons deux fois plus que ce qu’exportent l’ensemble des fleuves du monde dans les océans.


C’est le jour de l’année où notre empreinte écologique dépasse la biocapacité terrestre. Celui à partir duquel nous avons pêché plus de poissons, abattu plus d’arbres, cultivé plus de terres que ce que les écosystèmes peuvent reconstituer, et émis plus de CO2 que nos océans et nos forêts ne peuvent en absorber en une année. Ce jour se situe désormais fin juillet, et à l’échelle mondiale nous consommons l’équivalent de 1,7 planètes Terre.

Nous ne sommes pas tous égaux fasse au dépassement écologique. Si tout le monde vivait comme un Français, il faudrait 3 Terres pour subvenir à nos besoins, bien plus que la moyenne mondiale. Ce chiffre grimpe à 5 planètes pour les Américains, et à 8 planètes pour les habitants du Qatar. L’empreinte écologique chinoise équivaut à 2,5 planètes, en dessous de celle de la France. Le plus souvent, les pays du Sud Global respectent quant à eux la biocapacité terrestre, comme l’Inde ou le Nigéria (respectivement 0,8 et 0,5 planètes).

Le dépassement écologique est donc très majoritairement dû aux pays du Nord global. D’autant plus si l’on prend en compte l’historique lié à leur développement. En 1950, les Etats-Unis et l’Europe émettaient 80% des émissions de CO2 dans le monde, alors qu’ils ne représentaient qu’un quart de la population mondiale. Et en cumul depuis 1750, la France est le 8ème pays le plus émetteur de gaz à effet de serre.


En 1972, une équipe de recherche internationale du MIT dirigée par Dennis Meadows publiait le rapport « Les limites à la croissance ». Pendant deux ans, ces chercheurs du célèbre laboratoire américain ont modélisé l’impact des activités humaines sur la planète jusqu’à 2100.

Sur les douze scénarios élaborés, onze d’entre eux aboutissent à un effondrement socio-économique : autrement dit une chute considérable en quelques décennies de la production industrielle et agricole, ainsi que de la population mondiale. Et cela même en prenant des hypothèses très optimistes en terme de progrès technologique et de réserves de ressources disponibles. Car à chaque fois qu’une limite physique est levée, le système se heurte à une autre limite. Selon les cas, cet effondrement est provoqué soit par un manque de ressources (pétrole, métaux…), soit par un niveau de pollution (produits chimiques, gaz à effet de serre) si important qu’il affecte gravement la santé et la production alimentaire.

Le seul scénario qui permet d’éviter le crash et d’offrir des conditions de vie dignes et durables est celui où la croissance économique et démographique s’arrêtent peu après les années 70 et atteignaient un niveau stationnaire.