C’est quoi les limites planétaires ?
Face à la dégradation rapide du climat et des écosystèmes, une équipe internationale de scientifiques a voulu proposer un outil permettant de rendre visible notre impact sur le système Terre et d’alerter sur le dépassement des capacités terrestres, qui pourrait mettre l’humanité en danger.
Sous l’égide du Stockholm Resilience Center, ils ont identifié les 9 équilibres naturels dont dépend notre vie sur Terre. Pour chacun d’entre eux, ils ont déterminé les limites, ou plutôt les frontières planétaires (« planetary boundaries ») : des seuils à ne pas dépasser si l’on souhaite maintenir l’état du système Terre tel que l’humanité le connait depuis le début de l’Holocène, une période géologique qui a débuté il y a 11 700 ans. Celle-ci se caractérise par des températures clémentes mais surtout très stables, contrairement à celles de l’ère glaciaire précédente, ce qui s’accompagne d’un équilibre des écosystèmes et des grands cycles comme celui de l’eau.

C’est cette stabilité qui a permis à l’humanité de développer l’agriculture, de se sédentariser et de bâtir les sociétés humaines telles que nous les connaissons. Grâce à ces conditions favorables, la population mondiale est passée de 4 millions d’humains sur Terre – soit la moitié de la population de Londres – à plus de 8 milliards aujourd’hui.

Franchir les frontières planétaires signifie sortir progressivement de l’Holocène, quitter cette état du système Terre dont nous dépendons pour produire notre alimentation, avoir accès à l’eau potable, à des sols fertiles, à un air pur. C’est remettre en cause l’habitabilité de notre planète pour nous et l’ensemble du vivant. Si nous n’agissons pas rapidement, un dépassement trop important pourrait faire basculer notre planète dans un nouvel état irréversible, celui d’une planète au climat beaucoup plus chaud (« hothouse earth »). La biosphère serait alors complètement remodelée, avec des impacts potentiellement catastrophiques pour l’humanité et les espèces existantes qui ne sont pas adaptées à cet état du système Terre.
Où en sommes-nous ?
Sept de ces neuf limites ont déjà été franchies. Le changement climatique n’est que l’une d’entre elles, et d’autres sont bien plus dépassées comme l’effondrement de la biodiversité ou la pollution chimique. Et la situation s’aggrave d’année en année.
Sur le tableau de bord planétaire, presque tous les voyants sont désormais passés au rouge. Or non seulement la stabilité de chacun de ces équilibres naturels est indispensable à notre survie, mais ils sont reliés entre eux par des boucles de rétroaction. Par exemple, le changement climatique provoque le dépérissement de la biodiversité. Or cette dernière étant un puit de carbone, sa disparition accélère en retour le changement climatique. Autrement dit, le dépassement d’une limite planétaire entraine le dépassement des autres, déclenchant un effet domino.

Eviter de passer des points de bascule
Pour certaines limites planétaires comme le climat ou la biodiversité, il existe des points de bascule : des seuils irréversibles provoquant un effet d’emballement. Seize ont été identifiés, comme la fonte de certaines calotte polaires, la disparition d’une partie de la forêt amazonienne ou l’effondrement de la principale circulation océanique de l’Atlantique, qui pourrait provoquer des hivers polaires en Europe. Plus les dépassements sont importants, plus nous risquons de passer ces points de bascule. L’un d’eux aurait d’ailleurs déjà été franchi : celui du dépérissement des coraux d’eau chaude.

Quelles sont les limites planétaires dépassées ?

Changement climatique

Érosion de la biodiversité

Pollution chimique

Dérèglement du cycle de l’eau douce

Changement d’usage des sols

Perturbation des cycles de l’azote et du phosphore

Acidification des océans
Deux limites n’ont pas été franchies

La dégradation de la couche d’ozone

La pollution atmosphérique aux aérosols
Le sol, une 10ème limite planétaire ?
Sans un sol fertiles, pas de vie sur les continents. Pas de plantes, d’arbres, d’insectes, d’oiseaux ni de mammifères. Aucune de ces formes de vie ne pourrait exister. La terre nourrit aussi la vie marine : emportée par l’érosion vers les rivières et les océans, elle y déverse nutriments et sels minéraux. Voilà pourquoi la plupart des poissons vivent dans les zones côtières. Autrement dit, toute notre alimentation provient des sols, d’une manière ou d’une autre.
Or nous sommes en train de les dégrader à une vitesse sans précédent, alors qu’il faut plusieurs centaines d’années pour en reconstituer à peine un centimètre d’épaisseur. Nous sommes en train d’épuiser une ressource vitale et non renouvelable à l’échelle humaine.
Plus de 75% des terres émergées libres de glace sont dégradées, et 90% pourraient l’être d’ici 2050 si nous continuons sur la même trajectoire. On estime qu’au cours des 40 dernières années, près d’un tiers des terres arables, soit l’équivalent d’une surface capable de nourrir l’Europe, est devenu non cultivable. Et l’on perd chaque année l’équivalent de la surface du Portugal par l’érosion des sols. Cela est principalement dû aux pratiques de l’agriculture intensive (labour profond, pesticides, irrigation…) et au surpâturage causé par l’élevage intensif.
La dégradation des sols possède les mêmes caractéristiques que les 9 autres limites planétaires : elle est principalement causée par l’activité humaine, a le potentiel de provoquer de graves changements environnementaux et présente un lien fort avec les autres frontières planétaires. C’est un maillon essentiel du système Terre. Voilà pourquoi certains chercheurs recommandent qu’elle devienne la 10ème frontière planétaire.

Des matériaux qui s’épuisent

Vous pensez peut-être que grâce à la révolution numérique, nous vivons dans un monde de plus en plus dématérialisé ? Rien n’est plus faux. En réalité, nous n’avons jamais consommé autant de ressources qu’aujourd’hui : notre consommation a triplé au cours des 50 dernières années, et elle continue d’augmenter deux fois plus vite que la population mondiale. 80% de ces ressources sont non renouvelables comme les énergies fossiles, le sable ou les métaux. Elles sont indispensables pour la construction d’infrastructure, les transports, le numérique ou la décarbonation de notre énergie. Et par définition, elles s’épuisent d’autant plus vite que nous en consommons toujours plus.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, nous n’avons pas identifié assez de ressources en cuivre, en lithium et en cobalt pour subvenir à nos besoins d’ici les décennies 2030 à 2040. Le pic d’extraction du pétrole conventionnel a été atteint en 2008 d’après la même agence. Et si l’exploitation du pétrole de schiste et des sables bitumineux ont jusqu’ici permis de compenser, ils vont aussi atteindre leur pic. Selon les données analysées par le Shift projet, le pic global de pétrole pourrait être atteint au cours des décennies 2030 ou 2040. Quant au sable, c’est la ressource naturelle la plus exploitée au monde après l’eau car il sert notamment à fabriquer du béton. Et nous en consommons deux fois plus que ce qu’exportent l’ensemble des fleuves du monde dans les océans.
Le jour du dépassement
C’est le jour de l’année où notre empreinte écologique dépasse la biocapacité terrestre. Celui à partir duquel nous avons pêché plus de poissons, abattu plus d’arbres, cultivé plus de terres que ce que les écosystèmes peuvent reconstituer, et émis plus de CO2 que nos océans et nos forêts ne peuvent en absorber en une année. Ce jour se situe désormais fin juillet, et à l’échelle mondiale nous consommons l’équivalent de 1,7 planètes Terre.
Nous ne sommes pas tous égaux fasse au dépassement écologique. Si tout le monde vivait comme un Français, il faudrait 3 Terres pour subvenir à nos besoins, bien plus que la moyenne mondiale. Ce chiffre grimpe à 5 planètes pour les Américains, et à 8 planètes pour les habitants du Qatar. L’empreinte écologique chinoise équivaut à 2,5 planètes, en dessous de celle de la France. Le plus souvent, les pays du Sud Global respectent quant à eux la biocapacité terrestre, comme l’Inde ou le Nigéria (respectivement 0,8 et 0,5 planètes).
Le dépassement écologique est donc très majoritairement dû aux pays du Nord global. D’autant plus si l’on prend en compte l’historique lié à leur développement. En 1950, les Etats-Unis et l’Europe émettaient 80% des émissions de CO2 dans le monde, alors qu’ils ne représentaient qu’un quart de la population mondiale. Et en cumul depuis 1750, la France est le 8ème pays le plus émetteur de gaz à effet de serre.

Il y a 50 ans, le rapport Meadows alertait déjà
En 1972, une équipe de recherche internationale du MIT dirigée par Dennis Meadows publiait le rapport « Les limites à la croissance ». Pendant deux ans, ces chercheurs du célèbre laboratoire américain ont modélisé l’impact des activités humaines sur la planète jusqu’à 2100.
Sur les douze scénarios élaborés, onze d’entre eux aboutissent à un effondrement socio-économique : autrement dit une chute considérable en quelques décennies de la production industrielle et agricole, ainsi que de la population mondiale. Et cela même en prenant des hypothèses très optimistes en terme de progrès technologique et de réserves de ressources disponibles. Car à chaque fois qu’une limite physique est levée, le système se heurte à une autre limite. Selon les cas, cet effondrement est provoqué soit par un manque de ressources (pétrole, métaux…), soit par un niveau de pollution (produits chimiques, gaz à effet de serre) si important qu’il affecte gravement la santé et la production alimentaire.
Le seul scénario qui permet d’éviter le crash et d’offrir des conditions de vie dignes et durables est celui où la croissance économique et démographique s’arrêtent peu après les années 70 et atteignaient un niveau stationnaire.

En 2012, le chercheur Graham Turner a refait tourner le modèle pour vérifier si l’histoire avait donné raison aux scénarios publiés par l’équipe Meadows. Jusqu’ici les tendances des différentes variables (traits pleins) sont proches du scénario « Business as usual » du rapport (pointillés) @ Sciences et Avenir.

Pour aller plus loin
Recherche
Stockholm Resilience Center, Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK)
Livres
Les limites planétaires, Natacha Gondran et Aurélien Boutaud, La découverte, 2020.
Leçons des limites planétaires, Dominique Bourg, Actes Sud, 2025.
Dernières Limites, Audrey Boehly, Rue de l’Echiquier, 2023.
Les limites à la croissance, Edition des 50 ans, Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, Rue de l’Echiquier, 2022.
Podcast

